Entre deux mondes, le Tyrol italien est une frontière qui ne se contente pas de séparer : elle relie. Ici, les sommets parlent allemand, les cartes sont en italien, les vieux cafés sentent le strudel à la cannelle et les refuges résonnent d’accents venus de toute l’Europe. Si vous aimez marcher, respirer l’air vif des montagnes, longer des lacs d’un vert presque irréel et flâner dans des villages où le temps semble ralentir, vous êtes au bon endroit.
J’y ai trouvé un territoire à double visage, à la fois alpin et méditerranéen, rude et accueillant, discret mais généreux. Et c’est ce mélange, entre Italie et Autriche, qui rend chaque randonnée, chaque rencontre, chaque repas si particulier.
Entre Italie et Autriche : comprendre le Tyrol italien
Avant de chausser vos chaussures de randonnée, il vaut la peine de situer le décor. Le Tyrol italien correspond principalement au Haut-Adige / Südtirol, cette région montagneuse au nord de l’Italie, adossée à l’Autriche.
Sur un panneau de village, vous verrez trois noms : italien, allemand, parfois ladin. Dans les cafés, on passe sans prévenir de « Buongiorno » à « Guten Tag ». Au marché, on trouve du speck fumé voisinant avec le parmesan. Le Tyrol italien, c’est cette identité tissée dans l’entre-deux, où l’on se sent presque à l’étranger… tout en restant en Italie.
C’est aussi une région très organisée pour la randonnée : sentiers balisés, refuges confortables, transports en commun efficaces jusque dans les vallées reculées. Un paradis pour les marcheurs, débutants comme confirmés.
Randonnées incontournables : marcher entre prairies et parois verticales
Les Dolomites du Tyrol italien ont quelque chose de théâtral. Au petit matin, les falaises se teintent de rose, les alpages brillent encore de rosée. Le soir, les sommets se découpent comme des ombres chinoises sur un ciel délicatement mauve. Entre les deux, il y a des chemins pour tous les niveaux.
Quelques itinéraires à envisager :
- Alpe di Siusi (Seiser Alm) : Un immense plateau d’alpage, le plus grand d’Europe, avec des vues magistrales sur les massifs du Sassolungo et du Sciliar. Les sentiers sont larges, les dénivelés modérés, parfaits pour une première immersion. Imaginez des chalets en bois, des cloches de vaches, et au loin, ces dents de roches qui veillent sur le paysage.
- La vallée de Funes (Villnöss) : Si vous avez déjà vu une photo de petites églises pointues devant des montagnes dentelées, vous avez probablement croisé la vallée de Funes. Des randonnées faciles à modérées traversent des prés fleuris pour rejoindre des points de vue iconiques sur les Odle/Geisler. Une marche en fin de journée ici, quand les sommets rougissent, reste difficile à oublier.
- Autour du Tre Cime di Lavaredo (côté Südtirol) : Le tour des Tre Cime est l’une des randonnées les plus célèbres des Dolomites, et pour cause. Le sentier fait le tour de ces trois monolithes de roche, avec des perspectives changeantes à chaque virage. Le chemin est très fréquenté en été, mais le panorama justifie la renommée. Partez tôt le matin ou en fin d’après-midi pour plus de tranquillité.
- Val Gardena : du col de Sella au col de Gardena : Pour les randonneurs un peu plus habitués, une traversée entre cols et balcons panoramiques permet de dominer la vallée de Gardena, avec des vues spectaculaires sur les massifs environnants. Les remontées mécaniques, ouvertes en saison, peuvent alléger le dénivelé si besoin.
Quelle que soit la vallée choisie, un détail ne trompe pas : les refuges (les « rifugi ») servent souvent de véritables petits festins montagnards. On y boit un café serré comme en Italie, mais on y mange un goulash bien autrichien. Le genre de mélange qui donne envie d’ajouter quelques kilomètres à sa journée, rien que pour mériter le dessert.
Lacs alpins : miroirs turquoise au pied des sommets
Les lacs du Tyrol italien ont cette capacité rare à vous faire douter de la réalité. Est-ce vraiment cette couleur-là, ou juste un filtre Instagram naturel ? L’eau y reflète les montagnes comme un secret qu’on aurait envie de garder pour soi.
- Lago di Braies (Pragser Wildsee) : Sans doute le plus célèbre, et donc le plus fréquenté. Entouré de parois abruptes, ce lac émeraude offre un sentier facile qui en fait le tour. L’été, les barques en bois ajoutent une touche presque cinématographique au paysage. Venez au lever du soleil : le silence, la brume qui se lève doucement… et cette impression de marcher dans un tableau.
- Lago di Carezza (Karersee) : Plus petit, mais tout aussi hypnotisant. On l’appelle le « lac arc-en-ciel » en raison des nuances incroyables de ses eaux. Une courte promenade balisée en fait le tour, accessible à tous. En arrière-plan, le massif du Latemar se reflète sur l’eau, surtout par temps calme.
- Lac de Resia (Reschensee) : Moins « carte postale » au sens classique, mais profondément marquant. Ici, un clocher d’église émerge d’un lac artificiel. Sous ses eaux repose un ancien village, englouti lors de la construction du barrage. L’été, on s’y promène à pied ou à vélo ; l’hiver, quand le lac gèle, certains marchent jusqu’au clocher. Une randonnée autour du lac permet de s’imprégner de ce paysage chargé d’histoire.
- Lacs d’Anterselva (Antholzer See) et Dobbiaco (Toblacher See) : Plus calmes, souvent moins envahis que Braies, ils offrent de belles boucles faciles en forêt, parfaites pour une journée en douceur.
Autour de ces lacs, ne soyez pas surpris de passer du parfum des pins aux effluves de strudel qui sort des cuisines. C’est aussi ça, le Tyrol italien : un paysage pour les yeux, mais toujours quelque chose pour régaler le reste des sens.
Villages authentiques : entre fermes fleuries et ruelles pavées
Les randonnées s’enchaînent, mais ce sont souvent les villages qui donnent une âme au voyage. Dans le Tyrol italien, les bourgs ont des airs de contes alpins : balcons débordants de géraniums, toits pentus, clochers effilés, et dans l’air, une odeur de bois et de pain chaud.
- Bressanone (Brixen) : Une petite ville pleine de charme, avec son centre historique coloré, sa cathédrale et ses arcades ombragées. On y flâne volontiers après une journée de marche. Les cafés en terrasse sont parfaits pour un apfelstrudel accompagné d’un cappuccino… ou d’un verre de vin blanc local.
- Sterzing (Vipiteno) : Ancienne ville marchande médiévale, avec une tour emblématique et des façades pastel. L’ambiance y est à la fois alpine et élégante. Les environs sont truffés de sentiers, ce qui permet de combiner balade en altitude et soirée en ville.
- San Candido (Innichen) : Proche des Tre Cime, ce village lumineux a une atmosphère douce, presque familiale. Une base idéale si vous voulez alterner journées de randonnée et pauses détente, avec des spas et des bains thermaux à proximité.
- Ortisei (Urtijëi) et les villages du Val Gardena : Ici, la culture ladine est particulièrement vivante. On y parle cette langue ancienne, les maisons sont décorées de sculptures en bois, et les traditions artisanales ont encore toute leur place. C’est aussi une porte d’entrée vers de superbes randonnées sur l’Alpe di Siusi ou vers les Dolomites environnantes.
Dans ces villages, ne manquez pas les petites boulangeries où l’on trouve du pain noir aux graines, des krapfen (beignets) ou des biscuits aux épices. Installez-vous sur un banc, observez les locaux qui discutent en mélangeant trois langues différentes, et laissez-vous prendre par le rythme du lieu.
Goûter au Tyrol : traditions gourmandes entre montagne et Méditerranée
Voyager au Tyrol italien, c’est accepter de ne pas compter les calories. La cuisine ici est généreuse, pensée pour réchauffer après une journée en plein air. Mais elle sait rester fine et surprenante, grâce à l’influence italienne.
- Canederli (Knödel) : Ces grosses boulettes de pain, parfois garnies de fromage, de speck ou d’épinards, sont servies dans un bouillon ou avec une sauce au beurre. Rassasiantes et savoureuses, elles sont le plat parfait après une longue randonnée.
- Speck du Tyrol : Un jambon cru légèrement fumé, souvent tranché très fin, à déguster avec du pain de seigle. Chaque producteur a sa recette, son temps de séchage, sa manière de fumer. À goûter absolument sur une terrasse ensoleillée.
- Soupe d’orge, goulash, polenta : La montagne se retrouve aussi dans ces plats réconfortants, parfois servis dans des bols en terre cuite encore fumants.
- Strudel, Kaiserschmarrn & douceurs : Le strudel aux pommes, finement parfumé à la cannelle, et le Kaiserschmarrn, cette crêpe épaisse coupée en morceaux et saupoudrée de sucre glace, sont presque des étapes obligées. Avec un chocolat chaud ou un « Melange » viennois, c’est un vrai moment de bonheur.
- Vins et apéritifs : Le climat du Südtirol, étonnamment ensoleillé, donne des vins blancs frais (Pinot Grigio, Gewürztraminer) et des rouges légers. En fin de journée, commandez un verre sur une place de village : vous verrez alors le Tyrol se teinter des couleurs de l’Italie.
Chaque repas devient alors une façon de mieux comprendre cette région : un pied en Autriche, l’autre en Italie, et le cœur bien ancré dans ses vallées.
Quand partir : saisons et ambiances
La montagne se raconte différemment selon les saisons. Au Tyrol italien, chacune a son charme, mais pas le même rythme.
- Printemps (mai – juin) : Les prairies se couvrent de fleurs, les torrents gonflent avec la fonte des neiges. Certaines randonnées d’altitude peuvent rester enneigées, mais les vallées sont déjà accueillantes. Atmosphère plus calme, idéale si vous aimez le silence des intersaisons.
- Été (juillet – août) : C’est la haute saison pour la randonnée. Les refuges battent leur plein, les remontées mécaniques fonctionnent, les lacs invitent à la contemplation (ou aux pieds dans l’eau glacée). Attendez-vous à du monde sur les sentiers emblématiques, mais il reste facile de trouver des itinéraires plus discrets.
- Automne (septembre – octobre) : Mon moment préféré. Les arbres se parent de teintes dorées, les foules se dispersent, la lumière devient plus douce. Les journées se raccourcissent mais les conditions de marche restent souvent excellentes, tant que la neige n’a pas encore fait sa vraie entrée.
- Hiver (décembre – mars) : Le royaume des stations de ski, des marchés de Noël et des randonnées à raquettes. Un tout autre visage du Tyrol italien, féérique et enneigé, où l’on marche dans le crissement de la neige plutôt que sur la roche.
Pour profiter pleinement des lacs et des randonnées sans trop de foule, visez si possible juin ou septembre. Vos mollets (et votre appareil photo) vous remercieront.
Conseils pratiques pour un voyage serein
Pour que vos pas soient légers, mieux vaut préparer un peu le terrain. Le Tyrol italien est facile d’accès, mais quelques repères vous aideront à en profiter davantage.
- Arriver et se déplacer : Les aéroports les plus proches sont Innsbruck, Vérone, Bergame ou Venise, selon la vallée où vous logez. Des trains et bus régionaux desservent bien les principales villes (Bolzano, Bressanone, Brunico…). Une fois sur place, les bus de vallée et les remontées mécaniques complètent souvent efficacement une voiture de location.
- Langues : L’allemand et l’italien cohabitent partout, le ladin dans certaines vallées. L’anglais est généralement bien compris dans les hébergements touristiques. Un « Danke » ou un « Grazie » est toujours apprécié, selon la langue que vous entendez le plus autour de vous.
- Niveau de difficulté : Beaucoup de sentiers sont accessibles aux débutants en bonne condition physique. Vérifiez toujours la distance, le dénivelé et la météo avant de partir. En montagne, le ciel change parfois plus vite que vos plans.
- Matériel : De bonnes chaussures de randonnée, une veste imperméable, des couches chaudes même en été, de la crème solaire et beaucoup d’eau sont indispensables. Les refuges vendent souvent de quoi grignoter, mais prévoyez tout de même un encas.
- Respect de la montagne : Restez sur les sentiers balisés, refermez les clôtures derrière vous, ne nourrissez pas les animaux, rapportez tous vos déchets. Ce décor a quelque chose de parfait : il tient à nous de le garder ainsi.
Idée d’itinéraire : une semaine entre lacs, alpages et villages
Si vous disposez d’environ une semaine, voici une suggestion pour goûter à différents visages du Tyrol italien, sans courir en permanence.
- Jour 1 – Arrivée à Bolzano ou Bressanone : Installation, balade dans la vieille ville, découverte de l’atmosphère tyrolienne. Premier diner montagnard pour se mettre dans le bain.
- Jour 2 – Alpe di Siusi : Montée sur le plateau (en téléphérique ou en navette selon la saison), randonnée facile parmi les chalets et les prairies. Panoramas grandioses sur les Dolomites. Nuit dans la région de Castelrotto ou de Siusi.
- Jour 3 – Val Gardena : Randonnée un peu plus soutenue entre cols et belvédères, ou itinéraire plus doux selon votre niveau. Découverte d’Ortisei ou de Selva, avec leurs boutiques d’artisans.
- Jour 4 – Lago di Carezza et route vers le nord : Balade autour du lac de Carezza, puis route panoramique vers la région de Brunico ou de San Candido. Pause dans un village pour respirer l’ambiance plus alpine du nord.
- Jour 5 – Tre Cime ou lac de Dobbiaco : Selon votre énergie, grande journée de randonnée autour des Tre Cime, ou journée plus posée autour du lac de Dobbiaco et dans les forêts environnantes. Nuit dans la même vallée pour éviter de multiplier les trajets.
- Jour 6 – Lago di Braies : Départ tôt pour profiter du lac avec moins de monde, tour du lac, éventuellement extension sur un sentier plus en hauteur. Retour par les petites routes, halte dans un village pour un dernier dîner traditionnel.
- Jour 7 – Retour : Flânerie de dernière minute, achat de speck, de fromage ou d’un peu de vin local pour prolonger le voyage à la maison. Puis, départ vers votre prochaine destination.
Libre à vous d’allonger les étapes, de rester deux nuits au même endroit pour ralentir le rythme, ou d’ajouter une journée de spa pour détendre les muscles mis à l’épreuve. Le Tyrol italien se savoure mieux en prenant son temps.
Entre les lacs transparents, les sentiers suspendus, les villages qui semblent sortis d’un vieux récit alpin et ces assiettes généreuses partagées dans le bois chaleureux d’un refuge, ce coin du monde a quelque chose d’intime. On vient pour les paysages, on reste pour cette impression diffuse d’être un peu ailleurs, sans tout à fait quitter ce que l’on connaît. Et souvent, en repartant, on sait déjà qu’on reviendra marcher ici, un jour, sur ces crêtes qui veillent silencieusement entre l’Italie et l’Autriche.


