Turin n’est pas une ville qui se dévoile en coup d’œil. Elle se laisse plutôt apprivoiser au rythme de vos pas, sous ses arcades infinies, entre ses palais aux façades sobres et ses cafés feutrés où le temps semble ralentir. Ici, l’histoire se lit autant sur les murs que dans l’odeur du café serré, dans le bruit des tramways que dans la rumeur douce des places.
Je vous propose aujourd’hui un itinéraire pensé pour être vécu à pied, sans précipitation. Un fil rouge qui vous guidera des grandes places baroques aux cafés historiques, puis vers ces quartiers un peu plus secrets où Turin révèle son visage du quotidien. Prenez des chaussures confortables… et laissez-vous porter.
Commencer au cœur : Piazza Castello, le salon de Turin
Tout chemin piéton à Turin pourrait commencer ici : Piazza Castello. Cette vaste place est l’épicentre de la ville, comme un salon à ciel ouvert entouré de palais.
Au premier regard, tout paraît ordonné, presque sage. Mais en levant les yeux, les détails baroques commencent à apparaître, les statues, les balcons, les frontons sculptés. C’est un peu comme ouvrir un livre : chaque façade raconte un chapitre différent de l’histoire de la dynastie de Savoie.
Depuis la Piazza Castello, vous pouvez déjà apercevoir :
- Palazzo Madama au centre de la place, étonnant mélange d’un château médiéval et d’une façade baroque signée Juvarra.
- Palazzo Reale, ancien palais royal sobre et élégant, qui donne immédiatement le ton : ici, la grandeur n’est jamais tapageuse.
- Les longues arcades qui fuient vers la Via Po et la Via Roma, comme des couloirs couverts où flâner en toutes saisons.
Installez-vous quelques minutes au milieu de la place. Écoutez : le carillon discret des cloches, les conversations en italien, en piémontais, dans toutes les langues… Turin, c’est déjà l’Europe avant d’être l’Italie.
Palazzo Reale et jardins royaux : une plongée dans le Turin des Savoie
Je vous conseille de commencer votre journée par la visite du Palazzo Reale. Non seulement parce que la lumière du matin est superbe sur les salons dorés, mais aussi parce que c’est une bonne façon de comprendre la ville : Turin, avant d’être industrielle, fut une capitale royale.
À l’intérieur, on déambule de pièce en pièce comme dans une boîte à musique. Parquets qui craquent, tentures de velours, plafonds peints… On est loin des palais ostentatoires d’autres capitales européennes : ici, le luxe est feutré, presque retenu.
Ne manquez pas :
- L’Armeria Reale, l’une des plus grandes collections d’armes et d’armures d’Europe, qui semble tout droit sortie d’un roman historique.
- La Cappella della Sindone, la chapelle du Saint-Suaire, chef-d’œuvre d’architecture baroque, reconstruite après l’incendie de 1997.
- Les Giardini Reali, ces jardins royaux qui s’ouvrent juste derrière le palais, parfaits pour respirer entre deux visites.
En sortant, laissez-vous porter vers les jardins. Les Turinois y passent souvent, livre ou sandwich à la main, à l’heure du déjeuner. C’est un endroit idéal pour une petite pause, adossé à un banc, avec la silhouette de la Mole Antonelliana qui pointe au loin.
De Piazza Castello à la Via Po : arcades, librairies et vie quotidienne
Revenez sur la Piazza Castello et quittez-la par la Via Po, cette longue avenue couverte d’arcades qui descend vers le fleuve. Marcher ici, c’est se protéger du soleil d’été comme de la pluie d’hiver : les arcades de Turin sont une véritable philosophie de vie.
Sur la Via Po, prenez le temps de vous arrêter dans :
- Les librairies anciennes, souvent pleines de volumes poussiéreux et de cartes anciennes du Piémont.
- Les boutiques de spécialités locales, où vous croiserez sûrement des boîtes colorées de gianduiotti (les fameux chocolats pralinés de Turin).
- Les petites galeries d’art et ateliers, discrets, parfois cachés derrière une simple porte entrouverte.
Entre deux vitrines, regardez au-dessus de vous : les plafonds des arcades, parfois peints, parfois noircis par le temps, racontent eux aussi une histoire. Turin est une ville à deux niveaux : celui des yeux, et celui un peu plus haut, réservé aux promeneurs curieux.
Les cafés historiques : s’asseoir dans le temps
Turin se savoure assis. C’est peut-être dans ses cafés historiques que la ville se révèle le mieux. Ils sont les témoins d’une époque où l’on venait lire le journal, discuter politique, écrire des lettres ou simplement observer la vie passer.
Quelques adresses emblématiques à intégrer à votre parcours à pied :
- Caffè Fiorio (Via Po) : ancien repaire des intellectuels et des politiques, avec ses miroirs, ses moulures et ses serveurs en veste blanche. Goûtez-y un bicerin revisité ou un simple espresso, mais prenez le temps de regarder autour de vous.
- Caffè Baratti & Milano (Galerie Subalpina) : une institution pour les gourmands, avec ses vitrines de pâtisseries et de chocolats. L’intérieur est un bijou Belle Époque.
- Caffè Mulassano (Piazza Castello) : minuscule et raffiné, parfait pour un café debout au comptoir, à l’italienne.
Que commander pour se plonger vraiment dans l’atmosphère turinoise ? Essayez le fameux bicerin, cette boisson chaude à base de café, chocolat et crème, servie dans un petit verre transparent. C’est un peu l’âme de Turin en version liquide : dense, réconfortant, discretement décadent.
Astuce pratique : les prix assise (en terrasse ou en salle) sont souvent plus élevés que ceux au comptoir. Pour une pause rapide et économique, adoptez le rituel local : un espresso bu en trois gorgées, debout, avec un croissant à la crème ou au gianduja.
Cap sur la Mole Antonelliana et le quartier de la Via Montebello
Poursuivez votre itinéraire à pied vers la Mole Antonelliana, ce dôme élancé qui est devenu l’icône de Turin. Vous la verrez émerger progressivement entre les toits, comme un phare urbain.
Le quartier autour de la Mole, entre la Via Montebello, la Via Po et la Via Rossini, est idéal pour se perdre un peu :
- Des petites places inattendues, avec des terrasses animées par les étudiants.
- Des friperies et boutiques indépendantes, loin des grandes chaînes.
- Des épiceries de quartier qui sentent la charcuterie, le fromage affiné, le vin du Piémont.
Si le temps vous le permet, entrez au Musée du Cinéma installé dans la Mole. L’ascenseur panoramique vous fera monter au sommet, d’où la vue sur Turin et les Alpes est saisissante par temps clair. En bas, la scénographie plonge dans l’histoire du 7ᵉ art, entre décors, affiches et projections.
Le long du Pô : un souffle de nature en pleine ville
Redescendez ensuite vers le fleuve. Le Pô marque une frontière douce entre le centre historique et la colline. C’est un endroit parfait pour ralentir encore un peu, surtout en fin d’après-midi.
Depuis la Piazza Vittorio Veneto, traversez le pont pour rejoindre l’église Gran Madre di Dio. Depuis là, en vous retournant, vous aurez une des plus belles vues sur Turin : la place, la Mole, les toits alignés et, en arrière-plan, les montagnes qui se dessinent.
Pour une balade plus longue, suivez les sentiers piétons qui longent le fleuve. Les Turinois y courent, promènent leur chien, discutent sur les bancs. Une ville se comprend aussi à travers ses espaces de respiration.
Quadrilatero Romano : ruelles, apéros et vie locale
Revenez vers le centre, mais en visant un autre visage de Turin : le Quadrilatero Romano. Ce quartier, délimité par les anciennes rues romaines, est un dédale de ruelles pavées, de places intimistes, de façades patinées.
On y vient surtout en fin de journée, quand les terrasses s’emplissent pour l’aperitivo. Mais même en journée, le Quadrilatero Romano mérite une halte :
- Les petites boutiques de créateurs, souvent cachées dans des cours intérieures.
- Les restaurants traditionnels où découvrir les agnolotti (pâtes farcies), le vitello tonnato ou la bagna cauda.
- Les façades anciennes qui portent encore les traces de l’époque romaine et médiévale.
À l’heure de l’aperitivo, choisissez un bar avec buffet. À Turin, cette tradition est presque un art de vivre : vous commandez un verre (souvent un Negroni, un spritz ou un verre de vin du Piémont) et vous avez accès à un comptoir généreux de petites bouchées salées. C’est à la fois social, gourmand et économique.
San Salvario : le quartier bohème et métissé
En suivant vos pas vers le sud, vous atteindrez un quartier au visage totalement différent : San Salvario. C’est un peu le laboratoire vivant de Turin, mélange de cultures, de générations, de projets alternatifs.
En journée, les rues autour de la via Madama Cristina et de la via Baretti ont des airs de village :
- Des marchés de rue colorés, où s’alignent fruits, légumes, épices et fromages.
- Des façades défraîchies couvertes de street art, qui racontent un Turin plus contemporain.
- Des cafés associatifs, librairies engagées, petites salles de concert.
Le soir, San Salvario s’illumine et bruisse de conversations. On y trouve de tout : trattorie familiales, restaurants de cuisine du monde, bars à vin, lieux de musique live. C’est le quartier idéal si vous aimez les ambiances un peu brutes, vivantes, authentiques.
Astuce : si vous logez dans le centre historique, le trajet à pied jusqu’à San Salvario vous fera traverser la gare de Porta Nuova et la grande Via Roma. Profitez-en pour observer la transition entre la ville monumentale et la ville du quotidien.
Croix de bois et fumée d’usine : Mirafiori et l’âme ouvrière de Turin
Turin, ce n’est pas seulement les palais et les cafés dorés. C’est aussi une ville industrielle, forgée par l’automobile, les usines, les migrations intérieures. Pour toucher du doigt cette dimension, je vous propose une escapade vers un quartier moins touristique, mais terriblement parlant : Mirafiori.
Vous pouvez y accéder en combinant marche et tramway ou bus depuis le centre. Une fois sur place, déambulez dans ces rues plus larges, ces ensembles d’immeubles modestes, ces places où le linge sèche encore aux fenêtres.
À Mirafiori, le temps des grandes usines Fiat plane toujours. C’est un autre chapitre de l’histoire de Turin : celui des ouvriers, des luttes sociales, de la transformation progressive d’une ville monofonctionnelle vers une métropole plus diversifiée.
Si les itinéraires touristiques traditionnels ignorent souvent ces quartiers, c’est justement une raison de plus pour les intégrer à votre propre carte intime de Turin. On y apprend ce qui reste quand les dorures s’écaillent : la capacité d’une ville à se réinventer.
Aurora et Borgo Dora : friches, marchés et rives en mutation
Autre quartier méconnu, autre ambiance : Aurora, au nord-est du centre. C’est un territoire de contrastes : anciens entrepôts, friches industrielles, nouvelles initiatives culturelles, et l’un des marchés les plus vastes d’Europe.
Commencez par le Mercato di Porta Palazzo. Ici, la ville se donne à voir et à sentir dans toute sa diversité : étals débordants de fruits, de poissons, de fleurs, d’épices. Les accents se mélangent, les couleurs explosent. C’est l’endroit idéal pour goûter quelques produits locaux :
- Un morceau de toma piémontaise, fromage au lait de vache, parfumé et légèrement rustique.
- Des noisettes du Piémont, ingrédient star de la fameuse pâte à tartiner artisanale.
- Des légumes de saison à grignoter sur le pouce, ou à cuisiner si vous avez une cuisine à disposition.
En poursuivant vers le Borgo Dora, vous tomberez peut-être sur le marché aux puces du Balon (surtout le samedi). C’est un foisonnement de vieux objets, de meubles, de livres, de photographies… Parfaits pour les chineurs, mais aussi pour ceux qui aiment simplement observer les trésors d’un autre temps.
Aurora est un quartier en transition, parfois rugueux, mais profondément vivant. Un bon endroit pour ressentir Turin autrement que par ses cartes postales.
Organiser sa journée à pied : rythme, saisons et petits rituels
Visiter Turin à pied, c’est accepter de ne pas tout voir. Et c’est très bien ainsi. La ville se prête merveilleusement à ce que j’appellerais un voyage en couches : on y revient, on approfondit, on transforme peu à peu une carte en souvenir.
Pour une première journée complète de marche, vous pourriez imaginer :
- Matin : Piazza Castello, Palazzo Reale, jardins royaux, début de Via Po, premier café historique.
- Milieu de journée : quartier de la Mole Antonelliana, Musée du Cinéma ou flânerie autour des petites rues.
- Après-midi : balade le long du Pô, Gran Madre di Dio, retour par la Piazza Vittorio Veneto.
- Fin de journée : Quadrilatero Romano pour l’aperitivo, puis San Salvario si vous avez encore de l’énergie.
Une deuxième journée pourrait être dédiée aux quartiers moins connus : Porta Palazzo, Aurora, Borgo Dora, puis Mirafiori, avant de revenir par les grandes avenues.
Côté saison, Turin a beaucoup à offrir :
- Automne : la lumière dorée sur les façades, les marchés qui débordent de champignons et de châtaignes, les vins du Piémont qui réchauffent les soirées.
- Hiver : l’occasion parfaite pour enchaîner visites et cafés historiques, avec un bicerin pour rituel récurrent.
- Printemps : promenades le long du Pô, terrasses qui renaissent, collines fleuries au loin.
- Été : cherchez l’ombre des arcades, les glaces artisanales, et les soirées en extérieur sur les places.
Un dernier conseil : gardez une plage horaire sans objectif, sans itinéraire précis. Laissez vos pas vous guider vers une cour intérieure, une église à la porte entrouverte, un banc au soleil. Turin récompense les pas lents et les regards attentifs.
À la fin de la journée, en rentrant à votre hébergement, il y a fort à parier que vos jambes seront lourdes, mais votre esprit léger. Vous aurez peut-être l’impression de n’avoir fait que traverser une ville sage, un peu discrète. Et puis, en repensant à un détail – un parfum de café, le reflet d’un tramway dans une vitrine, un éclat de rire sous les arcades – vous comprendrez que Turin a déjà commencé à tisser sa toile autour de vous. Il ne vous restera qu’une chose à faire : revenir, et poursuivre le voyage… à pied.
